Joseph Kabila n’a jamais vaincu le M23 : la paix négociée n’est pas une victoire définitive et durable ! (Chronique de Zamenga Batukezanga) 

La victoire, en stratégie, n’est pas une déclaration. C’est un résultat durable. C’est la chronique de Zamenga Batukezanga, certifié en Stratégie de l’Ecole de guerre, sur la façade du mouvement rebelle M23. Elle part de l’accord du 23 mars 2009 avec le CNDP aux déclarations de Kampala du 12 décembre 2013 avec le M23.

Cette chronique d’une rébellion que les compromis politiques n’ont jamais définitivement neutralisée.

Il existe, dans la pensée militaire et politique, une confusion qu’il convient de dissiper : celle qui consiste à assimiler la signature d’un accord de paix à la victoire sur une rébellion, la transformation d’un mouvement armé en formation politique à sa disparition, ou encore le changement de dénomination d’une organisation à sa défaite stratégique.

L’histoire politique et sécuritaire de la République démocratique du Congo offre aujourd’hui une illustration particulièrement éloquente de cette confusion.

Joseph Kabila, ancien président de la République, qui a dirigé le pays pendant dix-huit années, se retrouve aujourd’hui à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une nouvelle plateforme politico-militaire succédant à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), coalition associée au Mouvement du 23 mars (M23).

À ses côtés figurent plusieurs personnalités issues de cette mouvance, notamment Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga.

Cette nouvelle configuration soulève une interrogation fondamentale : Joseph Kabila a-t-il véritablement vaincu le M23, ou a-t-il simplement participé à la gestion politique d’une rébellion dont les ressorts militaires et organisationnels n’ont jamais été définitivement neutralisés ?

Pour répondre à cette question, il faut convoquer les grands théoriciens de la guerre, revenir sur les accords de 2009 et de 2013 et examiner les conséquences des choix politiques opérés sous la présidence de Joseph Kabila.

2009 : le CNDP, premier compromis d’une longue histoire

Le 23 mars 2009, à Goma, le gouvernement de la République démocratique du Congo et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) concluent un accord de paix.

Ce document prévoit notamment la transformation du CNDP en parti politique, l’intégration de ses éléments armés dans les Forces armées de la RDC et de ses éléments policiers dans la Police nationale, la reconnaissance de certains grades, ainsi que des mesures d’amnistie, de réconciliation et de réintégration politique.

Sur le papier, il s’agit d’un processus de pacification.

Dans les faits, ce compromis comportait un risque stratégique considérable : celui de faire entrer dans les institutions de la République des éléments issus d’une organisation politico-militaire sans parvenir à garantir durablement la disparition de ses réseaux de commandement et de ses allégeances parallèles.

L’accord proclamait pourtant, dans son premier article, le caractère irréversible de la disparition du CNDP comme mouvement politico-militaire. Ses membres s’engageaient à intégrer les forces régulières, à devenir un parti politique et à rechercher désormais leurs revendications par les voies institutionnelles.

Mais trois ans plus tard, en 2012, une partie des anciens éléments du CNDP intégrés dans les FARDC fait défection et donne naissance au M23.

Le paradoxe est saisissant : un accord censé mettre définitivement fin à l’existence politico-militaire du CNDP devient, dans le discours des nouveaux insurgés, la référence de leurs revendications.

L’échec de cette intégration à prévenir une nouvelle rébellion pose une question essentielle : peut-on considérer comme vaincue une organisation dont une partie des structures humaines et militaires se reconstitue quelques années plus tard sous une autre appellation ?

2013 : Joseph Kabila et le second compromis avec le M23

L’année 2013 constitue une deuxième séquence fondamentale dans cette histoire.

Après plusieurs mois d’affrontements, les FARDC, appuyées par la Brigade d’intervention de la MONUSCO, infligent une défaite militaire majeure au M23. En novembre 2013, les rebelles perdent leurs principales positions et annoncent la fin de leur rébellion.

Il faut reconnaître ce résultat militaire : le M23 est alors contraint d’abandonner le terrain et de mettre fin à ses opérations militaires organisées sur le territoire congolais.

Mais la suite mérite une attention particulière.

À Kampala, en Ouganda, s’ouvre un dialogue entre le gouvernement congolais et le M23, sous la facilitation du président ougandais Yoweri Museveni.

Le 5 novembre 2013, le M23 annonce avoir mis fin à sa rébellion. Le 6 novembre, le gouvernement congolais prend acte de cette déclaration et annonce des mesures destinées à rendre irréversible cette cessation des hostilités.

Le 12 décembre 2013, à Nairobi, les parties formalisent leurs engagements par des déclarations distinctes, accompagnées d’un communiqué final de la CIRGL et de la SADC.

Du côté congolais, la déclaration gouvernementale est signée par Raymond Tshibanda, alors ministre des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et de la Francophonie. Du côté du M23, la déclaration est signée par Bertrand Bisimwa, président du mouvement.

Les engagements sont considérables.

Le M23 déclare renoncer à la rébellion. Il accepte le principe du désarmement, du cantonnement, de la démobilisation et de la réinsertion sociale de ses combattants. Il s’engage à ne plus recourir aux armes pour imposer ses revendications. Ses membres se réservent également la possibilité de transformer le mouvement en parti politique conformément à la Constitution et aux lois de la République.

Le gouvernement, de son côté, prend des engagements concernant l’amnistie pour les faits de guerre et d’insurrection, la libération de certains détenus, le retour des réfugiés et des déplacés, la réconciliation nationale, la justice et les mécanismes de démobilisation.

Une précision est essentielle : l’amnistie prévue ne couvre pas les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide, les violences sexuelles, le recrutement d’enfants soldats et les autres violations massives des droits humains.

Nous sommes donc en présence d’un deuxième processus de pacification, cette fois directement avec le M23.

Mais une question demeure : la déclaration de renonciation à la rébellion et les engagements de désarmement ont-ils produit une neutralisation durable de cette organisation ?

La suite de l’histoire apporte une réponse particulièrement préoccupante.

À partir de la fin de l’année 2021, le M23 reprend les armes. En 2025, il connaît une nouvelle expansion militaire majeure dans l’Est de la RDC, avec la prise de Goma et de Bukavu.

Comment expliquer qu’un mouvement qui avait officiellement renoncé à la rébellion en 2013 puisse réapparaître, douze années plus tard, avec une capacité militaire et territoriale considérable ?

Voilà le véritable problème stratégique.

La défaite militaire de 2013 est un fait historique. Mais elle n’a pas produit la disparition définitive de la capacité de reconstitution du mouvement.

Et c’est précisément là que se situe la différence entre remporter une bataille, défaire une armée et vaincre durablement une organisation rebelle.

Clausewitz : la victoire ne se réduit pas à la signature d’un accord

Dans son ouvrage fondamental De la guerre, Carl von Clausewitz développe une conception qui devrait constituer une référence incontournable pour tout dirigeant confronté à une insurrection.

Pour lui, la guerre est un acte de force destiné à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté.

La victoire suppose donc que l’adversaire ait perdu sa capacité de résistance et ne puisse plus poursuivre efficacement ses objectifs par les armes.

Appliquée à l’histoire congolaise, cette pensée conduit à une interrogation sur le bilan sécuritaire de l’ère Kabila.

En 2009, le CNDP accepte de disparaître comme organisation politico-militaire. En 2012, le M23 apparaît. En 2013, celui-ci annonce la fin de sa rébellion et accepte un processus de désarmement. En 2021, il reprend les armes.

La question n’est pas de nier la victoire militaire obtenue par les FARDC en 2013. La question est de savoir pourquoi cette victoire n’a pas été transformée en une défaite stratégique irréversible.

Une rébellion qui conserve la capacité de se reconstituer n’a pas été définitivement vaincue.

Sun Tzu : vaincre sans combattre, mais ne jamais confondre arrangement et victoire

Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu enseigne que la plus haute forme de victoire consiste à briser la résistance de l’adversaire sans nécessairement livrer bataille.

Cette pensée ne signifie pas que tout compromis constitue une victoire.

Elle suppose que l’adversaire soit privé de sa capacité à poursuivre sa stratégie, que ses alliances soient neutralisées et que ses moyens de résistance soient durablement réduits.

Un accord qui met momentanément fin aux combats, mais ne garantit pas la disparition des capacités de reconstitution d’une organisation armée, ne suffit donc pas à établir une victoire stratégique.

C’est la leçon que l’on peut tirer des processus de 2009 et de 2013.

La paix négociée n’est pas une faiblesse en soi. Elle est parfois la seule voie raisonnable pour mettre fin à une guerre. Mais elle ne peut être confondue avec la victoire lorsque les mécanismes de désarmement, de démobilisation, de contrôle et de réintégration ne produisent pas leurs résultats.

David Galula : la victoire est aussi politique, institutionnelle et territoriale

Dans Counterinsurgency Warfare: Theory and Practice, publié en 1964, David Galula démontre que la lutte contre une insurrection ne se limite pas à la confrontation militaire.

Elle suppose également la restauration de la légitimité de l’État, le contrôle du territoire, la confiance de la population et le rétablissement effectif des institutions publiques.

Cette pensée permet de comprendre les limites des politiques successives de pacification dans l’Est de la RDC.

Une rébellion ne disparaît pas simplement parce que ses combattants sont cantonnés ou parce que ses dirigeants signent une déclaration.

Il faut que l’État reprenne durablement le contrôle des territoires, que les populations retrouvent la sécurité, que l’administration fonctionne et que les institutions républicaines s’imposent sans concurrence armée.

Sans ces conditions, la cessation des hostilités risque de n’être qu’une parenthèse.

Du CNDP au M23, de l’AFC au FRN : le retour du paradoxe Kabila

L’actualité de 2026 donne une dimension supplémentaire à cette analyse.

Le 12 octobre 2026, à Goma, Joseph Kabila prend la tête du Front pour la refondation de la nation.

L’ancienne AFC est remplacée par cette nouvelle structure politico-militaire. Plusieurs figures de l’ancienne coalition y conservent des responsabilités politiques et militaires.

Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa deviennent vice-présidents. Sultani Makenga conserve des responsabilités militaires.

Cette recomposition pose une question historique et politique majeure.

Comment interpréter la prise de direction politique d’une coalition issue de l’AFC/M23 par celui qui, lorsqu’il était président de la République, avait négocié avec le CNDP en 2009 et avec le M23 en 2013 ?

Si l’on applique les critères de Clausewitz, peut-on parler de défaite définitive d’un mouvement dont les cadres politiques et militaires se retrouvent dans une nouvelle organisation revendiquant la poursuite d’un projet politico-militaire ?

Si l’on applique la pensée de Sun Tzu, peut-on prétendre avoir brisé la stratégie d’un adversaire lorsque celui-ci conserve une capacité de recomposition ?

Et si l’on se réfère à Galula, comment parler de victoire lorsque la question du contrôle territorial, de la légitimité institutionnelle et de la sécurité des populations demeure au cœur du conflit ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que toutes ces organisations sont juridiquement identiques ou que leurs objectifs sont demeurés absolument inchangés. Il s’agit de constater une continuité historique, humaine, organisationnelle et politique qui mérite une analyse sérieuse.

Kabila face à sa propre histoire

Joseph Kabila ne peut être dissocié de l’histoire des accords de 2009 et de 2013.

En 2009, son gouvernement conclut un compromis avec le CNDP, dont une partie des anciens éléments intégrés dans les FARDC participera à la naissance du M23 en 2012.

En 2013, son gouvernement obtient, après une défaite militaire du M23, une déclaration officielle de renonciation à la rébellion, accompagnée d’engagements de désarmement et de démobilisation.

Mais en 2021, le M23 reprend les armes. En 2025, il connaît une nouvelle expansion militaire. En 2026, plusieurs de ses figures dirigeantes se retrouvent dans le FRN, désormais placé sous la direction politique de Joseph Kabila.

Le paradoxe est historique

Celui qui fut pendant dix-huit ans le garant institutionnel de la souveraineté nationale et le commandant suprême des FARDC se retrouve aujourd’hui à la tête d’une nouvelle structure politico-militaire issue d’une coalition qui a contesté par les armes l’autorité de l’État congolais.

Cette évolution ne peut être analysée sans revenir sur son propre bilan de gestion des rébellions.

La vérité stratégique : on ne vainc pas une rébellion en changeant son nom

La RDC a besoin d’une véritable doctrine de victoire face aux mouvements armés.

Cette doctrine ne peut reposer sur des arrangements politiques successifs, sur des intégrations militaires sans garanties de loyauté républicaine ou sur des accords dont les mécanismes de désarmement et de contrôle ne sont pas effectivement exécutés.

Une victoire véritable suppose que les groupes armés renoncent à la violence, que leurs structures militaires soient démantelées, que leurs combattants soient désarmés et que l’État rétablisse durablement son autorité sur les territoires concernés.

La paix négociée est possible. Elle est parfois indispensable. Mais elle ne doit jamais être présentée comme une victoire définitive lorsque les conditions de cette victoire ne sont pas réunies.

Joseph Kabila a certes connu une victoire militaire sur le M23 en 2013, mais il n’a pas obtenu sa défaite stratégique définitive.

C’est là toute la différence

L’accord de 2009 n’a pas empêché la naissance du M23. Les déclarations de 2013 n’ont pas empêché sa résurgence en 2021. Et aujourd’hui, l’ancien président prend la direction politique d’une nouvelle structure qui rassemble des figures issues de l’ancienne coalition AFC/M23.

Le paradoxe est historique et politique

On peut gagner une bataille sans gagner la guerre. On peut obtenir une capitulation sans garantir la disparition d’une menace. On peut signer la fin d’une rébellion sans avoir supprimé les conditions de sa résurgence.

L’histoire ne se réécrit pas en changeant les sigles. Et une rébellion ne devient pas vaincue parce que ses dirigeants changent d’appellation, d’organigramme ou de président.

La victoire, en stratégie, n’est pas une déclaration. C’est un résultat durable.

Et tant que la capacité de poursuivre la guerre demeure, la victoire reste à démontrer.

Zamenga Batukezanga, libre penseur certifié en Stratégie de l’Ecole de guerre

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire